Reportage

Taïwan : Ma Ying-jeou affirme qu’il n’y aura « ni indépendance ni réunification » de l’île avec Pékin

TAÏPEH ENVOYÉ SPÉCIAL

Le candidat du parti de l’opposition taïwanaise, Ma Ying-jeou, du parti Kouomintang (KMT), a remporté, samedi 22 mars, l’élection présidentielle. Un événement politique majeur qui préfigure sans doute un rapprochement entre l’île et la Chine populaire, comme l’a promis le futur chef de l’Etat.

M. Ma a recueilli 58,45 % des voix, une incontestable victoire sur son concurrent Frank Hsieh, le candidat du parti du président sortant, qui est issu d’un mouvement attaché à la construction d’une identité proprement taïwanaise et hostile au régime pékinois. Après sa victoire aux élections législatives de janvier où le parti Kouomintang de M. Ma avait remporté la majorité absolue, la formation du futur chef de l’Etat dispose désormais des pleins pouvoirs à Taïwan.

Le président élu est un avocat de 58 ans éduqué aux Etats-Unis, né à Hongkong dans une famille de militaires de l’armée de Tchang Kaï-chek, qui s’était enfui à Taïwan en 1949 après la victoire des troupes de Mao Zedong. Il était paradoxalement le candidat favori de Pékin, qui voit en lui le partisan d’une décrispation des relations tendues entre les deux rives du détroit de Taïwan.

Cet ancien maire de Taïpeh a promis de jeter les bases d’une sorte de « marché commun » sino-taïwanais qui permettrait à la fois aux entrepreneurs de l’île d’investir encore plus en Chine populaire et aux hommes d’affaires chinois de s’implanter à Taïwan. M. Ma veut que des liaisons aériennes, maritimes et postales puissent relier l’île et le continent. Ce qui offrirait la possibilité aux touristes chinois de visiter en plus grand nombre ce territoire « rebelle » que Pékin continue de revendiquer comme lui appartenant.

La victoire du candidat du KMT sanctionne les huit années de règne du président sortant, Chen Shui-bian, qui ne pouvait se représenter au terme de son deuxième mandat. Ses postures jugées parfois agressives à l’égard de la Chine et un bilan économique mitigé ont fini par lasser une partie de son propre électorat, avide de stabilité et inquiet à l’idée qu’un millier de missiles chinois continuent d’être pointés sur Taïwan.

Peu après l’annonce de sa victoire, le futur président, qui prendra ses fonctions en mai, a annoncé qu’il était prêt à négocier un traité de paix avec la Chine à la condition que cette dernière retire ses missiles menaçant Taïwan.

Au cours de la campagne électorale, il avait déclaré que sous son mandat, il n’y aurait « ni déclaration d’indépendance », un scénario agité par Chen Shui-bian et qui aurait pu provoquer une guerre avec Pékin, « ni réunification » avec la Chine, comme le prévoit toujours, dans un horizon lointain, la charte de son parti.

La classe moyenne de l’île a également jugé que le Parti démocratique progressiste (DPP) de Frank Hsieh, un ancien premier ministre de l’actuel chef de l’Etat, s’était montré incapable de relever son niveau de vie dans un contexte de stagnation des salaires. M. Chen, plus préoccupé de politique que d’économie, avait en effet récemment lancé un processus de « taïwanisation », changeant le nom de certaines institutions afin de les dépouiller de leur substantif « chinois »...

Une réalité est cependant avérée : le futur président et son parti ne pourront ignorer l’impact des années de présence au pouvoir du mouvement « pro-indépendantiste », qui a renforcé le sentiment d’une identité proprement taïwanaise. Le KMT, qui a longtemps été le parti des Chinois débarqués avec Tchang Kaï-chek en 1949 et avait imposé une dictature brutale jusqu’à la levée de la loi martiale, en 1987, a réussi à grignoter sur l’électorat des Taïwanais dit « de souche », c’est-à-dire des descendants de population immigrée de Chine il y a plusieurs siècles. Ils sont plutôt hostiles au régime pékinois. Ma Ying-jeou devra donc, à l’égard du grand voisin, faire preuve de souplesse et de fermeté.

Bruno Philip

* Article paru dans le Monde, édition du 25.03.08. LE MONDE | 24.03.08 | 14h43 • Mis à jour le 24.03.08 | 14h43.

Repères

L’enjeu. Le scrutin présidentiel du 22 mars de Taïwan a retenu l’attention de la communauté internationale en raison de son impact sur les relations entre les deux rives du détroit de Formose. L’élection de Ma Ying-jeou, qui consacre le retour au pouvoir du Kouomintang (KMT), héritier du nationalisme chinois, devrait décrisper les liens avec Pékin après huit ans de présidence de Chen Shui-bian, issu de la mouvance indépendantiste insulaire.

La fracture. Le scrutin s’inscrit dans un contentieux historique entre les deux principales communautés de l’île : la majorité de souche (85 % de la population), qui a vécu jusqu’à la fin des années 1980 sous la férule militaire du KMT ; les migrants débarqués du continent en 1949 après la victoire de Mao. Les premiers militent pour une « taïwanisation » de l’identité insulaire, les seconds se montrent plus accommodants à l’égard de Pékin.


 La fin de l’ère Chen Shui-bian, « bête noire » de Pékin

TAïPEH ENVOYÉ SPÉCIAL

C’est la fin d’une ère. Les électeurs de Taïwan votaient, samedi 22 mars, pour élire le président qui succédera à Chen Shui-bian, le premier chef d’Etat de l’histoire contemporaine de l’île issu de la mouvance indépendantiste insulaire. Durant ses deux mandats (2000-2008), M. Chen aura pris un malin plaisir à agiter le chiffon rouge devant les yeux du dragon chinois. Après lui, et quel que soit le vainqueur, rien ne sera tout à fait pareil à Taïwan.

Entre autres bravades qui ont provoqué l’ire de Pékin, M. Chen aura évoqué, sans la mettre à exécution, l’idée d’une déclaration d’indépendance formelle de Taïwan. Le sujet est explosif. Pékin a toujours menacé d’intervenir militairement si Taïwan franchissait le pas d’une proclamation d’une indépendance de jure. L’île jouit depuis 1949, date à laquelle le Kouomintang (KMT) s’est replié à Formose après avoir été défait par les troupes de Mao Zedong sur le continent, d’une indépendance « de facto » que Pékin peut tolérer dans la mesure où elle n’est pas juridiquement déclarée.
Chen Shui-bian laisse un bilan mitigé, y compris dans son propre camp. Les accusations répétées de corruption de son entourage, la stagnation du revenu de la classe moyenne, une économie qui aurait pu être plus performante durant ces années qui ont été celles du foudroyant décollage de la Chine : la liste des griefs qui lui sont adressés est longue. M. Chen a déçu une partie de son électorat traditionnel : les Taïwanais dits « de souche », c’est-à-dire la majorité de la population dont les ancêtres ont quitté la Chine pour l’île il y a plusieurs siècles.

« TAÏWANAIS ET CHINOIS ! »

Cette catégorie a toujours été sensible aux politiques de promotion de l’identité insulaire, contrairement à la minorité débarquée après 1949 dont les attaches affectives avec la Chine continentale restent fortes. Le président Chen n’a cessé de jouer sur ce clivage en s’efforçant d’arracher Taïwan à son substrat culturel et historique chinois.

Le dauphin de Chen Shui-bian s’appelle Frank Hsieh. Candidat du Parti démocratique progressiste (DPP) - le parti du président -, il est resté à la traîne dans les sondages, handicapé peut-être par les désillusions d’une frange de l’électorat « vert », couleur du DPP.

« On peut reprocher peut-être à Chen Shui-bian d’avoir parlé trop fort pour promouvoir l’indépendance de Taïwan. Certains trouvent qu’il a été trop agressif vis-à-vis de Pékin. Mais c’était son style et il nous a défendus avec courage », observe Wu Chih-chung, professeur de sciences politiques et conseiller du président sortant.

Dans la foule des partisans de l’opposition du KMT, vendredi soir, les opposants de Chen n’avaient pas d’états d’âme. Venu soutenir Ma Ying-Jeou, le candidat du KMT, Chow Kerkao, la soixantaine, fils de parents immigrés sur l’île en 1949, remarquait avec une moue de mépris : « Chen ? Un nul qui nous a raconté des mensonges ! Comment nier l’héritage culturel et historique de la Chine ? Ridicule ! Nous sommes des Taïwanais, et chinois aussi ! »

Bruno Philip

* Article paru dans le Monde, édition du 23.03.08. LE MONDE | 22.03.08 | 14h09.


 A Taïwan, l’élection présidentielle a été dominée par les relations avec la Chine

elon des résultats partiels rapportés par les médias locaux, Ma Ying-jeou, candidat d’opposition du Kuomintang (KMT), a largement remporté l’élection présidentielle de Taïwan, samedi 22 mars, devant son rival Franck Hsieh du Parti progressiste démocratique (DPP) du président sortant, Chen Shui-bian. M. Ma disposerait d’une avance de 17 points après le dépouillement de plus de 90 % des bulletins.

Le Kuomintang a d’ores et déjà revendiqué la victoire et des milliers de ses partisans fêtaient déjà la victoire dans les rues de Taïpeh et dans plusieurs villes de l’île, où 80 % des 17,3 millions d’électeurs ont voté selon les chiffres de la Commission électorale. Dépité, un ancien député du DPP a reconnu l’ampleur de la défaite : "beaucoup de bastions traditionnels du DPP se sont tournés vers le KMT’, a-t-il admis. La victoire de Ma Ying-jeou représente un deuxième succès électoral de suite pour le parti nationaliste, après une large victoire lors des législatives de janvier quand il s’était arrogé la majorité des sièges au Parlement.

ÉCHECS DU RÉFÉRENDUM POUR UNE ADHÉSION À L’ONU

Deux référendums avaient lieu parallèlement au scrutin présidentiel. Le premier, à l’initiative du DPP, invite les électeurs à se prononcer sur une hypothétique adhésion de l’île à l’ONU sous le nom de Taïwan. Le second, proposé par le Kuomintang, demande aux votants si le pays doit rejoindre les Nations unies et, si oui, sous quelle dénomination. Selon la Commission électorale, le deux ont échoué faute de participation suffisante. Même si le « oui » l’avait emporté, une adhésion de Taïwan à l’ONU était impossible : membre permanent du Conseil de sécurité, la Chine dispose d’un droit de veto qu’elle n’hésitera pas à utiliser.

Les relations de la République de Chine (ROC), nom officiel de Taïwan, avec la Chine ont dominé la campagne. Pékin considère l’île comme une possession en attente de réunification, malgré une déclaration d’indépendance il y après de 60 ans. La répression des émeutes au Tibet a notamment donné l’occasion au candidat du DDP, qui prône une indépendance formelle de l’île, de mettre en garde les électeurs contre le risque d’un « nouveau Tibet » à Taïwan.

Ma Ying-jeou, partisan d’un rapprochement avec Pékin, avait lui aussi fustigé l’attitude du puissant voisin en menaçant de boycotter les Jeux olympiques. Les deux candidats étaient cependant revenus à des propos plus modérés à la veille du scrutin, appelant simplement à de meilleures relations avec leur premier partenaire commercial.

Au rayon des questions intérieures, les observateurs estiment que l’économie, marquée par une inflation forte et des salaires en stagnation, était une des principales préoccupations de l’électorat. M. Ma semble avait pris un net avantage sur ce terrain, alors que le DPP fait toujours face à des scandales de corruption qui ont touché jusqu’à l’épouse du président et qui ont contribué à sa lourde défaite au législatives du mois de janvier.

Aucun incident grave n’a été signalé par les autorités de l’île. Près de 68 000 policiers étaient déployés autour des centres de vote pour empêcher tout débordement, comme cela avait été le cas lors des dernières élections. Chen Shui-bian avait alors été légèrement blessé par balle au dernier jour de campagne.

* LEMONDE.FR avec AFP, reuters et AP | 22.03.08 | 09h52 • Mis à jour le 22.03.08 | 19h52.


 Le Tibet s’invite dans la campagne électorale taïwanaise

TAÏPEH ENVOYÉ SPÉCIAL

Les troubles au Tibet ont fait une entrée fracassante dans la campagne pour l’élection présidentielle du samedi 22 mars : le candidat favori du scrutin, Ma Ying-jeou, qui prône un rapprochement avec la Chine, a vu son avance se réduire dans les sondages sur son concurrent Frank Hsieh, celui-ci brandissant le spectre de la menace chinoise.

M. Ma, tête d’affiche du Kouomintang (KMT) - parti nationaliste chinois replié sur l’île en 1949 après la victoire de Mao sur le continent -, est le favori de Pékin car il rejette toute perspective d’indépendance de l’île et œuvre pour une décrispation des relations entre les deux rives du détroit de Formose.
Toutefois, M. Ma a été obligé de durcir le ton à l’égard du régime chinois, allant jusqu’à agiter la menace d’un boycottage des Jeux olympiques de Pékin. Il a même qualifié de « brutales, arrogantes, irrationnelles et idiotes » les récentes affirmations du premier ministre chinois, Wen Jiabao, accusant la « clique du dalaï-lama » d’avoir fomenté les troubles au Tibet.

DEUX PROFILS TRÈS DIFFÉRENTS

Pour son rival Frank Hsieh, candidat du Parti démocratique progressiste
(DPP) - favorable à un renforcement de l’identité taïwanaise (taïwanisation) de l’île -, la crise tibétaine est une aubaine électorale. « Nous nous élevons contre la répression chinoise au Tibet et ses menaces contre Taïwan », s’est-il écrié lors d’un meeting de solidarité avec les Tibétains. Issu d’un mouvement de sensibilité indépendantiste honni par Pékin, M. Hsieh ne se prive pas d’utiliser la répression au Tibet pour discréditer son adversaire du KMT et ses tendances « prochinoises ». La population insulaire, composée à 85 % de Taïwanais de souche - contre 15 % de continentaux débarqués après 1949 - a toujours été viscéralement allergique aux prétentions impériales de Pékin.

Les deux candidats présentent des profils très différents. Ma Ying-jeou, 58 ans, est issu d’une grande famille du KMT. Fils de général, il est né à Hongkong et a étudié aux Etats-Unis. Ancien maire de Taïpeh, la capitale de Taïwan, il a une réputation d’honnêteté et d’intelligence politique, tout en étant connu pour son indécision et son caractère influençable.

Saura-t-il se démarquer de la vieille garde de son parti, qui dirigea l’île de 1949 à 2000 ? Bien que sensible aux questions des droits de l’homme, il veut ouvrir Taïwan à la Chine, nouer des liaisons navales et aériennes directes avec le continent, ce que lui reprochent ses adversaires selon lesquels l’île pourrait économiquement et socialement pâtir de ce « marché commun ». La concurrence chinoise pourrait en effet être dommageable à une classe moyenne qui a vu ses revenus stagner en dépit d’une conjoncture économique plutôt bonne.

M. Hsieh, 62 ans, avocat de formation, a derrière lui l’expérience d’un homme de combat au temps de la dictature que le KMT a exercée jusqu’à la fin des années 1980. Il fut également premier ministre et maire de Kaohsiung, deuxième ville du pays.

« Les deux candidats sont des modérés au sein de leur parti respectif », analyse Emile Sheng, professeur de sciences politiques. Quel que soit le candidat élu, et sans préjuger des développements au Tibet, on devrait ainsi assister, à l’issue de l’élection, à un rapprochement, ou tout au moins, à une tendance à la normalisation avec la Chine.

Bruno Philip

* Article paru dans le Monde, édition du 22.03.08.

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