La crise à Hongkong s’est invitée dans la présidentielle taïwanaise de janvier, et sur la relation entre Taïwan et la Chine

, par SCHUBERT Gunther, VAULERIN Arnaud

NB : Le début de cet interview du chercheur Gunter Schubert a été placé dans la sous-rubrique consacrée à Hong Kong.
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article50576

Il y a une phrase qui revient en ce moment : « Hongkong aujourd’hui, Taïwan, demain » pour expliquer que le même sort réservé au territoire en ce moment attend l’île dont Pékin entend prendre le contrôle depuis 1949. Qu’en pensez-vous ?

La situation est très différente. Pour l’instant, Taïwan est calme. Depuis que Tsai Ing-wen est élue, la relation entre la Chine et Taiwan est stable. Certes, il n’y a plus de communication, mais il n’y a pas de bagarre. Taïwan est prudent pour ne pas provoquer la Chine.
Les positions sont divergentes (Tsai Ing-wen est opposée à la formule un pays, deux systèmes).
Les Chinois acceptent la tenue des élections à Taïwan. Ils savent que les différends avec Taipei n’ont pas de solution dans l’immédiat. Ils sont dans une stratégie de très long terme.
Maintenant, la question de Hongkong est très dangereuse pour les Taïwanais qui peuvent être embarqués dans cette crise. C’est pourquoi le gouvernement reste très prudent dans ses prises de position, dans le soutien au mouvement.

Symboliquement, que représente Taïwan pour la Chine ?

C’est une partie de la grande nation chinoise. Et cette grande nation a toujours eu un Etat. Comme les Taïwanais font partie de la nation chinoise, ils doivent aussi dépendre de l’Etat.
Les Chinois du continent incarnent la République et ils estiment même qu’ils sont les seuls à pouvoir le revendiquer. Pour eux, la République de Chine [l’autre nom de Taïwan, ndlr] n’existe pas, seul compte la République populaire de Chine. Et le parti communiste représente cette nation.
On pourrait imaginer une représentation de la nation chinoise avec deux entités politiques différentes. Mais cela contredit complètement la vision et l’histoire du nationalisme chinois. Surtout, avec le parti communiste, ce n’est pas envisageable.
Maintenant, les Chinois comprennent malgré tout qu’à Taïwan, la séparation est bien ancrée, qu’il y a une histoire dont le cours est difficile à changer, qu’il est difficile d’imposer des choses comme ils le font à Hongkong. Ils n’acceptent pas, mais tolèrent.

Comment analysez-vous les déclarations du président chinois Xi Jinping, appelant à une réunification de la Chine avec Taïwan ?

Mais ça fait des décennies que les Chinois disent ça. Ça fait partie des objectifs chinois.

Depuis le début de l’année, il le dit d’une manière ferme, sinon martiale…

Oui, bien sûr. Il est dans les symboles. Sa vision politique est celle d’une Chine ferme et forte dont Taiwan doit faire partie.
Il n’entend pas changer de position et veut atteindre ce but. Il est convaincu de pouvoir faire ce qu’il veut sans que personne ne s’y oppose.
Il faut distinguer le niveau officiel des discours, de la réalité et du terrain. Les relations se sont détériorées depuis 2016 sur le plan diplomatique et économique.
La crise se situe au niveau des équipes dirigeantes. Elle a une influence au niveau civil et administratif, mais cela reste mesuré. Il y a des difficultés, des personnes qui sont harcelées voire arrêtées, mais tout n’est pas coupé. Il y a encore des échanges entre des municipalités, des élus locaux, des entrepreneurs, des Taïwanais qui continuent à travailler en Chine. Il y a toujours les bureaux des affaires taïwanaises et ça continue de fonctionner d’une manière régulière avec une certaine stabilité.

Les relations entre Tsai Ing-wen et Xi Jinping n’ont jamais été aussi mauvaises que depuis le début de l’année…

En effet, il n’y a eu aucune rencontre officielle, aucun échange entre les deux dirigeants. Ils ne s’entendent pas.
Je ne veux pas relativiser les dangers politiques d’une relation qui n’existe pas, mais je constate que les deux pays continuent néanmoins à travailler. Le gouvernement de Tsai Ing-wen a travaillé pendant quatre ans.
Certes, Taïwan a perdu sept alliés diplomatiques (dont deux cette dernière semaine, les îles Salomon et Kiribati qui ont choisi de reconnaître la République populaire de Chine) depuis l’élection de Tsai Ing-wen, c’est symboliquement ennuyeux. Mais cela n’empêche pas le pays de tourner. La démocratie taïwanaise est très forte, avec des institutions qui fonctionnent bien.

La relation avec la Chine va à nouveau s’inviter dans la campagne présidentielle de janvier ?

Face à cette situation, le Kuomintang [ou KMT, parti-Etat nationaliste fondé par Sun Yat-sen en 1912, ndlr], qui est dans l’opposition, n’a pas de projet politique clair face à la Chine. C’est un parti détruit sans ligne idéologique qui peut survivre seulement grâce aux fautes du gouvernement.
Or Tsai Ing-wen fait peu de fautes. Elle peut être réélue, mais il n’est pas dit que le Parti démocrate progressiste qu’elle a dirigé, gagne les législatives qui seront organisées en même temps que la présidentielle.
Longtemps, la vie politique taïwanaise a balancé entre le PDP et le KMT. Cette fois, les Taïwanais vont peut-être voter pour d’autres partis et amener la classe politique à négocier des compromis entre plusieurs forces. Ce qui peut être profitable à la relation avec la Chine.