Notre époque rappelle peut-être les années 1930, mais l’histoire ne doit pas nécessairement se répéter

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Dans les années 1930, le capitalisme avait besoin d’une « solution de rechange ». Confronté à une désaffection de masse après le krach financier de 1929 ainsi qu’un mouvement communiste grandissant qui menaçait de nationaliser la propriété et d’exproprier les profits, le capital a dû faire face à une crise existentielle sans précédent.

Le fascisme offrait une échappatoire. Certes, certains « hommes forts » du fascisme pouvaient sembler vulgaires, offensants et erratiques, mais, du côté positif, de nombreux dirigeants du monde de la finance et de l’industrie ont argumenté qu’ils avaient au moins le pouvoir d’écraser la résistance et de mettre l’État au service de leurs intérêts économiques.

Aujourd’hui, nous assistons à une répétition de l’Histoire. Bien entendu, aucun mouvement communiste n’est sur le point de prendre le pouvoir dans le monde développé. Pourtant, le capitalisme est menacé comme il ne l’a pas été depuis 80 ans, accablé par sa propre logique. Faire partir la planète en fumée pour réaliser des profits de plus en plus importants à court terme ne peut continuer sans conséquences catastrophiques que la plupart des gens ne toléreront pas. Pour les personnes avides de profit, même les mesures très modestes qui ont été adoptées pour lutter contre les changements climatiques sont une mauvaise nouvelle.

Le pillage des ressources publiques — qu’il s’agisse de l’espace public ou des services publics, par exemple — atteint ses limites actuelles. Le résultat ? Les pires inégalités que le monde ait jamais connues. Les niveaux d’endettement, qui jusqu’à présent camouflaient cette inégalité, en sont à leur point de rupture. Cela ne pourra pas durer éternellement.

Une révolution technologique est en cours et promet l’automatisation de masse, ajoutant plusieurs millions de travailleurs aux centaines de millions de petits agriculteurs et paysans dont le capitalisme ne se soucie pas. Et les populations sont déjà furieuses.

Que faire ? Le rôle qu’assumaient auparavant les fascistes est aujourd’hui comblé par un groupe d’hommes forts autoritaires dont Donald Trump est le chef de file. Des fascistes purs et durs sont de nouveau au pouvoir en Italie. La Hongrie est essentiellement dirigée par un fasciste aussi, et ces forces-là ont enregistré quelques gains lors des élections européennes du mois dernier.

Mais considérez les pays plus importants pour l’avenir du capitalisme. L’Inde est dirigée par Narendra Modi, un nationaliste hindou dont le mandat a été marqué par une vague croissante de crimes haineux, de meurtres, de lynchages, de passages à tabac en public et de viols collectifs, visant en particulier les musulmans et les groupes des castes inférieures. Le Brésil, autrefois point d’ancrage de la « marée rose » des gouvernements de gauche, est aujourd’hui dirigé par Jair Bolsonaro, un nostalgique de la dictature militaire, homophobe, raciste et misogyne qui qualifie de « terroristes » les groupes d’activistes. Les Philippines sont dirigées par Rodrigo Duterte, responsable du meurtre de 20.000 toxicomanes, qui a comparé sa guerre contre la drogue à l’extermination des Juifs par Hitler.

Exploitation tous azimuts

À l’instar des fascistes des années 1930, tous ces hommes forts sont arrivés au pouvoir en alimentant la division sociale. Les migrants, les musulmans, les homosexuels, les transsexuels, les sans-abri et les groupes de castes inférieures sont diabolisés, car on craint que ces personnes ne deviennent trop puissantes et ne mettent en danger le pouvoir des classes moyennes et populaires inférieures dominantes. Le féminisme est une cible privilégiée pour tous ces dirigeants ; il suffit d’observer la résurgence du message anti-avortement.

Une fois arrivés au pouvoir, comme dans les années 1930, ces hommes forts ont entrepris de saper et de démanteler les institutions de la démocratie libérale : tribunaux, parlements et médias. En dépit de toutes leurs imperfections, ces institutions bloquent le pouvoir des laquais de Trump et nous laissent un certain espace pour organiser la résistance. Mais le système économique ne peut supporter une réelle résistance en ce moment et ces espaces doivent donc être fermés si l’on souhaite que la « solution de rechange » du capitalisme soit une réussite.

Vient ensuite le cœur du programme : l’extrême tous azimuts des personnes et de la planète. Il s’agit de M. Trump qui ouvre toutes les eaux côtières américaines au forage pétrolier offshore, de M. Bolsonaro qui ouvre l’Amazonie à l’exploitation minière ou de M. Modi qui libéralise l’économie indienne, fragilisant les petits exploitants agricoles et les économies traditionnelles. Il s’agit aussi de réductions sans précédent de l’impôt des sociétés, d’une déréglementation financière massive ou de la semi-criminalisation de l’activisme climatique. Tout va dans la même direction. Et c’est la raison pour laquelle les marchés boursiers ont été si positifs concernant ces nouveaux hommes forts.

Peut-être que Mark Zuckerberg de Facebook n’aime pas la rhétorique de M. Trump. Je pourrais le croire. Mais si les titans des géants de la technologie veulent que la quatrième révolution industrielle profite à leurs propres comptes de résultat plutôt que de mener à une restructuration radicale et démocratique de l’économie, une logique sous-tend les politiques de M. Trump ; et toute rhétorique qui lui permet de mener ces politiques à bien.

Il est également vrai que le comportement de ces dirigeants est empreint d’excentricités et de contradictions massives. C’est le danger inhérent aux hommes forts – de par leur nature, ils ne peuvent pas être contrôlés. Nous ne prétendons pas que telle est la forme de société dans laquelle la plupart des capitalistes voudraient idéalement vivre, mais bien que le capitalisme mondial a de plus en plus besoin de cette forme de société pour prospérer et survivre.

Ces politiques « trumpiennes » ne se limitent pas aux pays déjà mentionnés. Elles empoisonnent le corps politique à l’échelle mondiale. Au Royaume-Uni, un sondage d’opinion réalisé le mois dernier a révélé que 54 % de la population était d’accord avec l’affirmation : « La Grande-Bretagne a besoin d’un dirigeant fort disposé à enfreindre les règles. » Seuls 23 % n’étaient pas d’accord. Dans une bonne partie de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique latine, ces politiques s’infiltrent dans le discours public là où nous pensions qu’elles avaient été reléguées aux oubliettes du passé. Et le « trumpisme » donne une nouvelle protection rhétorique aux dirigeants oppressifs de toute l’Afrique et du Moyen-Orient.

Mais M. Trump est le roi – le symbole de la manière dont ces politiques peuvent réussir, la pierre angulaire d’un réseau de financement et de recherche. C’est pour cette raison que nous devons nous opposer à lui lors de sa première visite d’État officielle au Royaume-Uni aujourd’hui.

Bien sûr, nous pouvons nous moquer de lui et nous devons de le faire. Mais Hitler faisait aussi l’objet de moqueries satiriques dans les clubs du Berlin de la République de Weimar. Cela ne l’a pas arrêté. Nous devons comprendre ce qui se passe, nous y opposer physiquement et, à travers cette lutte, construire une politique alternative à même de reconquérir de vastes pans de la population active. Par-dessus tout, tirons une leçon clé de l’échec de la gauche allemande dans les années 1930.

Nous ne pouvons pas supposer que le « trumpisme » échouera et qu’il sera suivi d’un « après, c’est à notre tour ». M. Duterte a un taux de popularité d’environ 80 %. La victoire de M. Modi aux élections indiennes a été écrasante. M. Trump et M. Bolsonaro, malgré leur popularité moindre, ne peuvent être ignorés et pourraient potentiellement décrocher un deuxième mandat. La gauche doit mettre fin à son sectarisme. Il est urgent de nouer de vastes alliances et d’adopter des politiques radicales.

Nous pouvons gagner la lutte contre le changement climatique, utiliser l’intelligence artificielle pour construire un monde meilleur et limiter le pouvoir des entreprises, mais la seule façon d’y parvenir est de créer des réseaux ; aux niveaux local, national et international. Nous nous retrouvons dans une position plus fragile que ne l’était la gauche dans les années 1930. Mais nous avons fait quelques avancées, nous avons obtenu des réformes modérées pour lutter contre les changements climatiques, nous avons obtenu des droits civils tant attendus. Il est possible que les années 1930 ne se reproduisent pas. Mais ce ne sera pas facile.

Cet article a été traduit de l’anglais.


Nick Dearden

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