De premiers effets de la « guerre commerciale » de Trump sur la carte des circuits de production en Asie de l’Est

Toshiba, Komatsu, Iris Ohyama... Les tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis poussent certains industriels japonais à délocaliser leurs usines chinoises dans d’autres pays de la région.

« Guerre commerciale » ou simples « frictions » ? Peu importent les mots. L’enchérissement des droits de douane entre Chinois et Américains commence à faire réfléchir les industriels d’Asie de l’Est, notamment japonais. Estimant que « l’incidence des droits de douane est importante », Toshiba Machine Co. devait transférer, en octobre, la production de machines destinées aux Etats-Unis. Celles-ci permettent de fabriquer des moules pour des pièces en plastique. Aujourd’hui assemblées en Chine, elles devraient désormais l’être au Japon ou en Thaïlande.

Le constructeur d’engins de chantier Komatsu va faire de même avec la production de pièces destinées aux excavateurs assemblés aux Etats-Unis. Elles vont désormais être conçues au Japon, au Mexique voire directement outre-Pacifique, et non plus en Chine. Un transfert estimé à 4 milliards de yens (31 millions d’euros).

Le spécialiste de l’aménagement d’intérieur et de l’électroménager Iris Ohyama doit, lui, déplacer de Chine en Corée du Sud la fabrication de purificateurs d’air, de ventilateurs et d’autres appareils destinés au marché américain, dans une usine dont l’inauguration est prévue en 2019.

Toutes les entreprises ne suivent pas la même voie. La majorité choisit plutôt d’attendre des jours meilleurs. Certaines négocient avec leurs clients l’incidence de l’augmentation des coûts ou cherchent à discuter des modalités d’application des taxes. C’est le cas du sidérurgiste Japan Steel Works, qui a demandé une exemption des droits de douane sur l’acier utilisé pour la fabrication de roulements destinés au secteur automobile américain. Mais la procédure est longue.

Baisse de 1,2 % des exportations en septembre

D’après une enquête réalisée en septembre par le journal économique Nihon Keizai, 22 industriels ont déjà pris des mesures, ou s’apprêtent à le faire, pour limiter les pertes causées par les hausses de taxes. D’autres pourraient suivre, car nul ne sait où l’escalade s’arrêtera. Le 24 septembre, Washington a imposé 10 % de taxes sur l’équivalent de 200 milliards de dollars (175 milliards d’euros) d’importations chinoises. Ce taux pourrait passer à 25 % le 1er janvier 2019. Dans une note du 28 septembre, la banque américaine JP Morgan disait tabler sur une imposition similaire sur la totalité des importations de Chine courant 2019.

Les produits de près d’un quart des entreprises japonaises sont directement ou indirectement concernés par les taxes douanières américaines plus élevées et/ou par les mesures adoptées en représailles par les autres pays, à commencer par la Chine. D’après une étude du cabinet britannique Capital Economics, « certains signes montrent déjà que la perspective d’une guerre commerciale mondiale pèse sur la demande extérieure japonaise ». Jeudi 18 octobre, le ministère des finances nippon a annoncé une baisse de 1,2 % des exportations en septembre. Cette première contraction, depuis novembre 2016, serait liée à la montée des tensions commerciales.

LES PRODUITS DE PRÈS D’UN QUART DES ENTREPRISES JAPONAISES SONT DIRECTEMENT OU INDIRECTEMENT CONCERNÉS PAR LES TAXES DOUANIÈRES AMÉRICAINES PLUS ÉLEVÉES ET/OU PAR LES MESURES ADOPTÉES EN REPRÉSAILLES PAR LES AUTRES PAYS

La situation n’est pas encore au point de susciter des mouvements de grande ampleur. Les ajustements à échelle limitée restent prioritaires, car les industriels disposent d’installations dans plusieurs pays et peuvent transférer à moindre coût certaines activités sans avoir à construire de nouvelles usines.

Les Japonais travaillent à cette répartition des risques depuis plusieurs années, afin de minimiser l’incidence des contentieux géopolitiques ou des catastrophes naturelles. En 2012, au plus fort des tensions avec Pékin autour des îles disputées Senkaku, en mer de Chine orientale, les industriels nippons présents dans l’empire du Milieu avaient subi différents incidents.

Un marché chinois essentiel, économiquement et politiquement

Les graves inondations d’octobre 2011 en Thaïlande avaient bloqué la production de plusieurs industriels nippons très présents dans ce pays. Elles s’ajoutaient, cette année-là, aux difficultés rencontrées après le séisme, le tsunami et la catastrophe nucléaire de mars dans l’Archipel.

Dans le même temps, la nature même du commerce mondial facilite l’éparpillement des sites de production. Quelque « 60 % à 70 % du commerce mondial concernent aujourd’hui les pièces détachées et les biens intermédiaires », rappelle Kazuhito Yamashita, membre du Canon Institute for Global Studies. L’assemblage final se fait dans différents pays.

Pour autant, estime Hiroshi Kubotani, économiste à l’Institut de recherche Nippon Life Insurance, « si les droits de douane sont institués sur une longue période, certaines entreprises pourraient aller jusqu’à transférer leurs sites de production hors de Chine ». Un pas pourtant difficile à franchir, tant le marché chinois reste essentiel, économiquement comme politiquement.

Le géant sud-coréen de l’électronique SK Hynix doit rapatrier en Corée du Sud la fabrication de microprocesseurs Dynamic Random Access Memory, destinés aux Etats-Unis. Mais la majeure partie de sa production en Chine ne sera pas affectée, car la position dominante de ce pays dans la fabrication d’ordinateurs et de smartphones en fait, de loin, le plus grand marché pour ces circuits mémoires.

D’autres pays espèrent en profiter

La question des transferts de sites de production incite néanmoins déjà certains pays à se positionner pour les accueillir. Taïwan a choisi d’intensifier la promotion de sa « New Southbound Policy ». Destinée à développer la coopération économique régionale, cette politique promue par la présidente Tsai Ing-wen, et inspirée de mesures similaires adoptées dans les années 1990 et 2000, vise aussi à réduire la dépendance à l’égard de la Chine.

La Thaïlande espère également bénéficier d’un « afflux de technologies et d’investissements qui quitteraient la Chine pendant la guerre commerciale », déclarait, fin septembre, à l’agence Reuters Kanit Sangsubhan, secrétaire général du bureau qui coordonne un projet doté de 45 milliards de dollars pour attirer les investissements étrangers.

Le Vietnam, très dépendant des exportations, pourrait aussi en profiter. « Sur les dix principaux produits exportés par le [pays], huit sont concernés par les droits de douane plus élevés imposés par les Etats-Unis à la Chine, analyse le cabinet Natixis. Avec la hausse des coûts de production en Chine, et grâce à sa proximité géographique avec celle-ci, [le Vietnam] pourrait bénéficier d’arbitrages en sa faveur. »

Difficile d’anticiper l’évolution de la situation, car tout n’est pas forcément négatif. Comme le rappelle Kazuhito Yamashita, « les ventes en Chine de BMW et de Mercedes fabriquées aux Etats-Unis ont diminué, en raison de la hausse des taxes. A l’inverse, celles des Lexus [la marque haut de gamme de Toyota], expédiées du Japon vers la Chine, ont augmenté ». Et M. Yamashita d’estimer que, malgré tout, « ni les Etats-Unis ni la Chine ne devraient se porter un coup fatal ».

Philippe Mesmer (Tokyo, correspondance)