Chronique

Attentat de Carcassonne et de Trèbes : « On reste confondu par le cynisme ou le simplisme de la droite et de l’extrême droite »

Après les réactions de la droite et de l’extrême droite aux attentats dans l’Aude, Emmanuel Macron devra apporter une réponse politique rapide s’il veut contrer les démagogues de l’antiterrorisme, estime, dans sa chronique, Gérard Courtois, éditorialiste au « Monde ».

Il n’aura pas fallu attendre longtemps. Trois jours à peine après l’attentat djihadiste de Carcassonne et de Trèbes (Aude), Marine Le Pen et Laurent Wauquiez n’ont pas eu de mots assez cinglants pour dénoncer l’incurie du chef de l’Etat dans la lutte contre le terrorisme. On a beau savoir que l’opposition est faite pour s’opposer et s’y emploie volontiers de manière pavlovienne, savoir également que ces deux chefs de parti se disputent avec acharnement la place de champion de la sécurité, l’on reste confondu par le cynisme ou le simplisme de la droite et de l’extrême droite.

Le cynisme d’abord. Le président des Républicains semble décidé à s’en faire une spécialité. Lundi 26 mars, il a ainsi dénoncé la « coupable naïveté » et « l’irresponsabilité » d’Emmanuel Macron, l’accusant de se « tromper tragiquement de diagnostic sur la barbarie islamiste lorsque, pour l’expliquer, il met en avant le chômage ou les discriminations ». C’est renvoyer le chef de l’Etat à une déclaration du 22 novembre 2015, quand il était ministre de l’économie, et faire comme s’il en était resté là.

Ecrits et discours attestent le contraire. On ne retiendra que deux exemples. En novembre 2016, le candidat Macron revenait longuement sur le sujet dans son livre-programme, Révolution. « Le fait que nombre de jeunes et de moins jeunes, nés sur notre territoire, puissent s’enfermer dans un projet de mort totalitaire procède d’une logique complexe » qui impose des réponses « qui vont bien au-delà de l’indispensable approche sécuritaire », écrivait-il. Mais il ajoutait : « L’équation est simple : ne rien céder aux discours de division ou de haine, et tout faire pour la liberté ; aider l’islam à construire sa place dans la République, mais ne céder en rien sur nos principes et lutter contre tous les communautarismes. »

 Panoplie de mesures à l’emporte-pièce

Depuis son élection, Emmanuel Macron a fait de la lutte contre le terrorisme islamiste une « priorité ». Ainsi, devant les ambassadeurs, en août 2017 : « Rien ne serait plus absurde que de nier le lien entre les actes terroristes que nous vivons et une lecture à la fois fondamentaliste et politique d’un certain islam. L’angélisme n’est pas de mise à cet égard. » Pour autant, précisait-il, « il ne faut pas embarquer dans le soupçon général les millions de musulmans qui vivent en Europe et qui n’ont aucun rapport avec ces doctrines fanatiques ». En matière de naïveté et d’irresponsabilité, on fait mieux !

Quant au simplisme, il est remarquable. La présidente du Front national ne s’est pas contentée de demander la démission du ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, pour sanctionner la « défaillance profonde » du gouvernement. Elle y a ajouté sa panoplie habituelle de mesures à l’emporte-pièce : expulsion immédiate des étrangers figurant au fichier « S » (qui recense toute personne présentant un risque pour la sûreté nationale), déchéance de leur nationalité et expulsion pour les binationaux dangereux et, plus largement, expulsion de « l’immense majorité » des « radicalisés ». Le président des Républicains, de son côté, a réclamé le rétablissement de l’état d’urgence, la rétention administrative des « fichés S » les plus dangereux et l’expulsion des étrangers qui seraient dans ce cas.

 Postures de matamore

Quand on prétend aux plus hautes responsabilités, ces postures de matamore sont accablantes. Peu leur importe que la déchéance de nationalité pour les binationaux soit contraire à la Constitution. Que la rétention administrative ne soit pas davantage conforme à l’Etat de droit puisqu’elle priverait de liberté des personnes sur la base d’un soupçon et non d’une culpabilité avérée. Que l’état d’urgence (aboli en novembre 2017, après transposition de plusieurs de ses dispositions dans la loi ordinaire) n’ait pas empêché les deux derniers attentats meurtriers précédant celui de Carcassonne (sur les Champs-Elysées à Paris et à la gare Saint-Charles de Marseille).

Peu leur importe, enfin, la complexité de la surveillance antiterroriste de milliers de personnes, surtout quand le renseignement territorial a été démantelé en 2008 par le gouvernement Fillon. L’échec de la surveillance du terroriste de Carcassonne ne doit pas faire oublier le renforcement indéniable des moyens engagés depuis trois ans, ni la douzaine de projets d’attentats déjoués en 2017.

Il reste que, s’il ne veut pas laisser prospérer cette démagogie, le chef de l’Etat va devoir apporter une réponse politique – qu’il s’agisse de sécurité, de lutte contre la radicalisation, de laïcité ou d’organisation de l’islam de France – à l’inquiétude des Français.

Gérard Courtois