En lutte contre le mégaprojet minier Conga au Pérou

Retranscription et traduction d’une rencontre (octobre 2013) entre Edy Benavides – l’un des animateurs de la lutte contre le projet Conga (mine d’or) au Pérou – et les commissions Amérique latine et écologie du NPA.


1) Présentation de la lutte contre le projet minier dans la région de Cajamarca au Pérou

Je veux tout d’abord vous remercier de votre invitation, qui nous permet de nous exprimer pour dire la vérité sur ce qui se passe dans notre village. Je suis Eddy Benavides, dirigeant social, président du front de défense de nos intérêts : nos droits et notre environnement de la province de Guadaliojo, Bambamarca, dans la région de Cajamarca au Pérou. Fredidap est une organisation sociale qui rassemble plusieurs organisations comme les rondes paysannes, des syndicats, des jeunes, des femmes, des organisations sociales, des corporations… qui jouent un rôle très important dans la défense de nos ressources naturelles. Il y a de cela des mois, le 24 novembre 2011, nous avons initié une lutte contre un mégaprojet minier qui s’appelle « Conga » et qui est une expansion de Yanacocha, qui est située à Cajamarca, et qui est en exploitation en activité depuis environ 20 ans. Sur ce site, ils utilisent une méthode d’exploitation à ciel ouvert, avec du cyanure, pour extraire de l’or, du cuivre, et d’autres minéraux.

Si nous synthétisons le résultat de cette exploitation de Yanacocha, le résultat final n’est que mort, désolation, rivières sans eau, rivières contaminées, éradication de l’eau des lagunes, disparition et substitution des lagunes par des réservoirs artificiels : c’est cette même méthode qu’ils veulent aujourd’hui utiliser pour l’exploitation Conga, qui représente à peu près 3000 hectares. Ils veulent également assécher quatre ou cinq lagunes, mais en réalité, on sait qu’il y en aura bien plus, car il y a énormément de lagunes dans la zone de Conga, qui est une réserve d’eau douce très importante pour nos villages. De plus, de ces lagunes, naissent des rivières… au final, cela affecterait cinq bassins où il y a des canaux d’irrigation, qui sont utilisés pour l’alimentation en eau des champs, des terres, des terrains qui servent à la production de céréales ou de produits laitiers comme le fromage, le beurre… Cette production va jusqu’aux grandes villes comme Chiclayo ou même la capitale, Lima.

L’activité économique qui fait vivre les familles ou la production issue terres sont basés sur l’eau, l’élément fondamental que nous utilisons, qui naît dans les lagunes de Conga, et que Yanacacha viendrait détruire pour extraire de l’or.

Nous sommes dans notre pays devant une situation où le gouvernement de Ollanta Humala avait promis dans sa campagne électorale de défendre les peuples et de protéger les lagunes, quand il accéderait au gouvernement. Il devait respecter la position de nos peuples, qui est aujourd’hui, et qui sera toujours celle de la défense de l’eau, de la vie et du développement de nos peuples. En quelques mots, on peut dire que Ollanta Humala a trahi, menti et déçu nos peuples. C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui en lutte contre la voracité du capitalisme des transnationales et des multinationales qui veulent surtout exploiter nos ressources, sans tenir compte des conséquences. Ollanta Humala appuie cette politique de destruction et d’exploitation acharnée de nos ressources naturelles, les sacrifiant et les détruisant.

Aujourd’hui, nous nous battons contre des pouvoirs puissants : contre le pouvoir économique des transnationales - dans notre cas celui des industries minières - et contre le pouvoir venant du gouvernement, qui a mis à la disposition des industries minières la police nationale et même l’armée. En effet, depuis le 24 novembre 2011, depuis deux ans, le gouvernement a envoyé la police et l’armée pour défendre les mines plutôt que pour nous défendre nous, le peuple. Au final, nous sommes face à un manquement total du gouvernement. Mais heureusement, au sein de nos peuples, nous avons des organisations très importantes comme les rondes paysannes qui ont été fondées il y a 36 ans avec la mission principale de lutter contre les vols de bétail et les personnes qui volaient les biens de toutes nos familles. Aujourd’hui, cette même organisation lutte et protège nos biens des grands voleurs que sont les industries minières, qui sont en train de voler nos minéraux, d’éradiquer et de porter préjudice à nos ressources naturelles. Cette expérience nous a permis de compter sur un mouvement social qui est né dans les foyers paysans et qui nous permet de manière organisée et unie de faire face à ces pouvoirs qui veulent nous détruire et nous tuer.

Pendant ces deux ans, il y a eu des mobilisations, des protestations, des grèves, des marches nationales comme la Marche nationale de l’eau. Toutes ces actions, nous les avons faites dans le but d’obtenir une réponse, tant de la part du gouvernement que de l’entreprise minière. Grâce à toutes ces actions, à ce rapport de force, nous avons obtenu la suspension du mégaprojet minier Conga. Cependant, nous avons vite découvert qu’en réalité il n’y avait aucune suspension du projet, car les agissements sur les terres ainsi qu’autour de l’eau des lagunes ont continué : il ne s’agissait que d’une série de mensonges. A partir de ce moment, nous avons proposé de continuer la lutte de manière forte avec l’objectif que le gouvernement déclare irréalisable le mégaprojet minier Conga. De toutes ces journées de luttes, nous sommes arrivés à ce résultat : cinq morts (quatre de Selendin et un de Bambamarca), des centaines de blessés, des persécutions, une judiciarisation de la protestation, des plaintes contre les autres dirigeants de la lutte (j’ai à peu près quarante plaintes à traiter auprès des diverses autorités locales). Nous n’avons aucune réponse concrète et définitive. Aujourd’hui, nous avons une technique de lutte : mettre des gardiens de lagunes, ils ont été créés face à l’indifférence du gouvernement et de l’entreprise minière, ne voyant aucune réponse arriver, sinon l’affirmation de ce projet criminel vis-à-vis de l’environnement, quel qu’en soit le prix.

2) Appuis politiques de la lutte au Pérou

Quand la lutte a débuté de manière ferme et frontale, au bout de plusieurs années de mobilisation, tout le monde s’est uni, sans mettre en avant un parti ou un syndicat en particulier. Le principal était d’entrer dans cette lutte et de défendre cette ressource, les lagunes, qui sont si importantes pour nous. Au fur et à mesure que notre lutte s’affirmait, beaucoup organisations sociales, de syndicats, d’ouvriers, se sont associés, mais sans dire leur nom, il s’agissait simplement de citoyens et de citoyennes. Et il faut préciser ici qu’en tant que mouvement social, nous avons fait attention à ne pas perdre notre identité. Nous ne voulions pas, comme objectif final, être associés à un parti politique, même s’il appuyait la lutte. Nous voulons aller jusqu’à notre objectif final en gardant le nom de « mouvement social ». Les partis politiques, surtout ceux de droite, sont très indifférents face à notre lutte, ils nous ont traités de « fous », d« extrémistes », d’« irresponsables », et ont dit de nous que nous ne voulions pas le développement de notre peuple. Ce sont des idées de partis de droite, qui sont liés au grand capital qui est installé dans notre pays. Donc en ce qui concerne les partis politiques, et notamment ceux de droite, nous n’avons pas reçu d’appui, bien au contraire, leurs leaders ont parlé négativement de nous et de notre lutte.

En ce qui concerne les organisations sociales de base, elles sont là. Bien évidemment, certaines font partie de partis politiques, mais ce qui nous intéresse vraiment, c’est de savoir sur quelles organisations nous pouvons compter pour le mouvement social. Si nous avons la garantie d’une force populaire, nous aurons une organisation sociale forte pour faire face aux différents pouvoirs.

Concernant la mobilisation à Lima, ça nous paraît très compliqué. Nous avons fait une marche nationale de l’eau en février 2012 qui a très bien fonctionné, elle nous a au moins permis d’arriver à la capitale pour parler de notre problème. Les gens de Lima n’avaient aucune idée de ce qui se passait chez nous, pourquoi nous luttions et pourquoi tant de gens se massaient sur les places d’armes. Cependant, le pouvoir économique, le gouvernement et les moyens de communication ont résumé notre mouvement à cette marche de neuf jours que nous avions commencé des lagunes jusqu’à Lima. Nous avions commencé avec 500 000 personnes et nous sommes arrivés à la Place San Martin avec environ 45 000 à 50 000 personnes. Mais le gouvernement, comme toujours, a fait une campagne médiatique, et les moyens de communication n’ont pas donné une réelle importance à notre marche. Ils ont préféré parler de la capture d’un terroriste du Sentier lumineux. Il y a donc des stratégies qui visent à opacifier la lutte pour que le pays dans sa globalité ne sache pas ce qui se passe et que notre cause est juste. Mais ils n’ont pas réussi à faire affaiblir la lutte, nous restons déterminés.

3) Rapport avec le gouvernement de Ollanta Humala

Aujourd’hui Ollanta Humala est bloqué parce qu’il n’a pas tenu sa promesse. Les gens le rejettent totalement dans notre région. Quand il vient dans la région de Cajamarca, il ne vient pas dans la ville de Cajamarca, parce qu’il sait que là-bas il n’a plus du tout le soutien des gens à cause des mensonges et de la déception qu’il a causée dans nos villages. Humala est aujourd’hui menacé, il ne sait pas quoi faire, il n’ose pas venir dans nos villages. Le pouvoir économique et le capitalisme font pression sur lui pour qu’il donne une bonne fois pour toutes le feu vert au projet, même s’il l’a déjà donné et que le mouvement social lui a dit non. Les forces de l’ordre sont également en faveur des entreprises minières, sur l’ordre de Humala, pour qu’il exécute ce projet coûte que coûte. Mais nous sommes organisés et nous ne nous reposerons pas jusqu’à ce que Humala, le Président du Pérou, donne une réponse favorable au peuple.

4) Pourquoi ce voyage en Europe ?

Je suis venu parce que j’ai été invité par une université dans le cadre d’un événement qui s’appelle « Nous défendons et nous administrons nos biens communs : territoires, ressources, communautés. » et auquel vingt-deux pays ont participé. Nous avons parlé du projet Conga et nous avons reçu un accueil très favorable. Ils ont compris que nous ne défendons pas seulement l’eau de Bambamarca et Selendin, mais aussi l’eau de la planète. Cela nous a permis d’avoir une réponse de soutien, d’aide et de solidarité. Avec les vingt-deux pays, nous avons obtenu une déclaration de soutien à la lutte de Cajamarca dans laquelle les vingt-deux pays exigent du gouvernement et de la multinationale Newmont l’arrêt immédiat de ce mégaprojet minier. Ils exigent également du gouvernement central l’arrêt des persécutions, des plaintes et de la répression envers le peuple péruvien qui défend l’eau.

Nous sommes également venus ici pour vous rencontrer, pour vous demander un appui, une aide. La situation actuelle est très délicate, il y a beaucoup de désespoir face à la détermination du gouvernement comme de l’entreprise minière à nous imposer ce mégaprojet minier, au point d’envoyer des personnes, la nuit, pour attaquer nos campements où sont installés les gardiens des lagunes qui protègent l’eau. Ils viennent munis d’armes feu de faible et de longue portée, à proximité de la police qui voit ce qui se passe et ne dit absolument rien. Leur objectif est de nous faire reculer dans notre lutte parce que nous sommes en train de dire au gouvernement qu’il n’est pas en train de protéger les ressources du pays, et qu’il défend les transnationales. Nous avons donc été obligés, nous, le peuple, de nous organiser et de surveiller nous-mêmes les lagunes, nos ressources indiennes. Cette entreprise minière n’a pas rempli les normes environnementales légales de notre pays, elle n’a pas consulté le peuple pour installer ce mégaprojet minier, elle n’a pas de légitimité sociale et le gouvernement ne dit rien.

Nous sommes donc venus ici pour dire au monde que nous avons besoin d’un appui pour pouvoir aller vers la victoire qui va être très importante, car nous savons que notre pays a le visage tourné vers Cajamarca, vers cette lutte. Mais il ne s’agit pas que de Conga, il y a beaucoup d’autres Congas dans le pays, qui dépendent des mêmes capitaux : Newmont, Buenaventura…

5) La lutte environnementale est une lutte sociale

Nous avons aussi rencontré d’autres pays qui défendent leur terre contre les transnationales, des communautés qui ont réussi à obtenir la victoire, mais la différence pour moi c’est qu’il s’agissait de gouvernements qui respectaient la volonté des peuples. Quand un peuple disait non, le gouvernement disait non, mais dans notre pays, quand le peuple dit non, ça n’intéresse pas le gouvernement et ni l’entreprise en question qui peut mettre à exécution son projet criminel. Aujourd’hui, Cajamarca n’a plus d’eau, il y a de l’eau contaminée, des personnes qui vivent avec des métaux lourds dans le sang et qui n’ont comme seul futur que celui de mourir à petit feu. Mais même face à cela, ils persistent et veulent imposer ce projet minier en gardant la même méthode entraînant des dommages tant environnementaux que sociaux. Il s’agit bien de crimes, qui nous font nous interroger sur ce que nos gouvernants ont dans la tête. Au Pérou, les politiciens sont aveuglés par le pouvoir économique, ils pensent seulement au fait que les entreprises minières apportent de l’argent à l’État, mais ils ne pensent pas au fait que ces mêmes entreprises sont en train, petit à petit, de tuer le pays ! Ils laissent actuellement sans eau les populations qui pratiquent l’agriculture et l’élevage, des activités soutenables qui nous permettent de vivre, de produire des aliments pour le monde entier… même pour la table du Président où il doit y avoir des céréales et du fromage. Une grande quantité des céréales et des produits laitiers proviennent directement de nos villages grâce à l’eau qui naît dans ces lagunes et que nous protégeons, car elles servent à l’irrigation de nos terres.

6) Remise en cause de la notion de développement, des modes de production, de l’exportation de l’or vers les pays occidentaux

A Cajamarca, l’entreprise qui veut exploiter Conga est une multinationale qui s’appelle Yanacocha et dans laquelle se trouvent des entreprises comme Newmont et Buenaventura et qui exploite l’or, le cuivre, depuis 20 ans. Quel est le résultat de l’implantation de cette entreprise ? Tout d’abord, le gouvernement et les médias des pouvoirs économiques mettent en valeur le fait que le Pérou est un pays principalement minier, qu’il a une production importante, et que Yanacocha est la première entreprise d’extraction d’or en Amérique Latine, et la seconde dans le monde… Mais ils ne disent pas une vérité cachée : que Cajamarca est le 4e ou 5e lieu le plus pauvre du Pérou. Aujourd’hui, Cajamarca est en 2e position, après 20 ans d’exploitation minière par Yanacocha. Elle est passée de 5e à 2e lieu le plus pauvre au niveau national. Alors je vous demande, de quel développement sommes-nous en train de parler ? D’autre part, Cajamarca avait une eau naturelle, pure, des rivières naturellement seines pour irriguer ses milliers d’hectares de champs. On appelait cette région la Suisse péruvienne, car c’était un endroit très joli. Aujourd’hui, pour prendre de l’eau - contrairement à avant où nous pouvions à l’aide de nos chapeaux recueillir de l’eau sans aucun problème – il faut le penser à deux fois, faire des analyses, parce qu’une grande partie des sources et des rivières sont totalement contaminées par du cyanure, de l’arsenic, ce qui est purement criminel. Cajamarca est un désastre social et environnemental, aujourd’hui, ils disent qu’il y a de l’argent à se faire là-bas, mais ils ne disent pas que 50 % de la population est constituée de personnes venant d’autres endroits du pays, qui sont arrivées pour travailler pour Yanacocha. La population de Cajamarca ne bénéficie pas de ce développement et il n’y a pas d’amélioration de sa condition de vie.

Face à cela, nous avons compris, avec cette lutte contre le projet Conga, que la mine n’apporte pas de développement, et que les activités principales de développement de notre région et de notre pays sont l’agriculture et l’élevage. Ces activités créent d’ailleurs plus d’emplois, stables, durables, car n’oublions pas que les mines ont un début et une fin, une période d’exploration, d’exploitation, et qu’elles nous laissent comme résultat des quantités de dégâts écologiques : terres infertiles, rivières contaminées, mortes, et aussi de la corruption. Aujourd’hui, à Cajamarca, il y a des délinquants, de la prostitution, une série de maux que nous ignorions ; on ne peut plus se promener tranquillement à cause de la présence de ces entreprises minières qui attirent économiquement, mais pour une période limitée.

Après toutes ses années à supporter ces activités de grande ampleur, nous sommes arrivés à la conclusion qu’on ne peut pas parler de développement si une activité qui rapporte de l’or, de l’argent, des minéraux, détruit par la même occasion des éléments aussi fondamentaux que notre eau. Sans eau, nous ne pouvons pas parler de développement. Nous avons pour cela une position bien claire dans nos villages : l’élément fondamental de développement pour nous est l’eau et nous disons stop aux mines, stop aux expansions minières. Dans certaines régions, comme la mienne par exemple, de Bambamarca, cela ne fait pas 20 ans, mais plus de 200 ans qu’il y a des exploitations minières. Dans mon village nous avons actuellement des vieilles mines et des mines avec de la technologie « moderne » avec comme conséquence, sur quatre rivières au total, l’assèchement complet de deux rivières. Les deux autres rivières sont directement reliées aux lagunes de Conga, ce qui explique notre opposition totale à ce projet.

Nous considérons que les alternatives - que les gouvernements doivent inclure dans leurs politiques d’État - sont celles du développement de l’agriculture, de l’élevage et de l’écotourisme, de la pisciculture. Nous voulons des politiques qui défendent, protègent et s’occupent de manière appropriée de cet élément fondamental qu’est l’eau. Nous avons totalement écarté la possibilité de continuer à exploiter les mines dans le futur, si le mouvement social nous le permettait, nous laisserions sous terre tous les types de minéraux, or, argent, cuivre, pour protéger l’eau qui se trouve dans la partie haute des Andes.

7) Sur le rapport avec les puissances étrangères, l’investissement de capitaux étrangers dans le pays

Je voudrais clarifier quelque chose et dire que pour moi, mais aussi pour le mouvement social, l’investissement de capitaux dans notre pays ne représente aucun intérêt, nous ne lui donnons pas la moindre importance. Nous sommes bien conscients du problème, nous sommes préparés depuis longtemps, nos pères nous ont poussés à faire des études et nous savons que des pays comme la France, le Canada, les États-Unis, viennent en Amérique latine pour investir dans les mines. Même s’ils connaissent les impacts négatifs qui nous touchent, que la population s’est réveillée, ils ne veulent pas que cela se sache. Aujourd’hui, si vous venez au Pérou et que vous demandez aux gens ce qu’ils préfèrent entre les extractions minières et la défense de l’eau, l’agriculture et l’élevage, les gens de la campagne auront une position très claire : ils ne veulent pas des mines. Les investisseurs créent un mythe selon lequel les mines apporteraient du développement et selon lequel nous serions des fous, qui rejettent les presque cinq milliards de dollars que représente le projet Conga. Ce sont des gens qui sont dans le capital, qui investissent dans ce genre d’activités extractives.

Il y a les acteurs principaux, mais aussi des gens payés pour aller de village en village et dire aux gens que les mines apportent du développement, qu’il ne faut pas donner de crédit au mouvement social, qu’il faut arrêter d’aller dans la rue pour protester : nous les appelons les « opérateurs » des entreprises minières et du gouvernement. Ils font tout cela pour cacher une vérité bien difficile à entendre pour le monde : une destruction totale. Je ne comprends pas ces personnes dirigeantes au sein du capitalisme, ont-ils défini le lieu où ils devront aller vivre ? Cela doit être sur une autre planète, parce qu’avec les activités qu’ils planifient, ils sont en train de détruire la vie sur terre. Nous ne comprenons pas pourquoi ils ne pensent qu’à la richesse, et pas au fait qu’ils sont en train de faire disparaître l’élément le plus important de la vie sur terre.

En définitive, notre mouvement social subit actuellement beaucoup de persécution, de répression, dans le but de casser un mouvement qui est né grâce à une lutte sociale. Je crois que le cas de Conga est emblématique parce qu’il a permis la découverte du plus grand crime envisagé par la société Newmont-Buenaventura, qui allait détruire une réserve d’eau stratégique, liée au bassin de l’océan Atlantique – grâce au fleuve Amazonas – , et au bassin de l’océan Pacifique. Cette eau douce est aussi très importante, car elle ne permet pas seulement de produire des céréales pour l’intérieur du pays, mais également pour toute la côte. Ça nous a aussi permis de découvrir comment, durant des années, nos gouvernements ont dissimulé des politiques de cession des ressources naturelles.

Je sais que des pays comme la France veulent investir dans les mines, le pétrole, parce qu’ils savent qu’au Pérou il y a de grandes réserves, mais ils ne savent pas tous les dégâts que cela cause dans nos villages. Heureusement, le mouvement social est maintenant fort, il va résister jusqu’à ce que nous ayons la certitude que les réserves d’eau sont intactes. Nous préférons la vie, sans les ressources économiques, mais une vie digne, en paix, avec de l’eau douce en abondance. Si les gouvernements avaient ce sentiment humain, ils investiraient bien plus dans l’agriculture et l’élevage, ce qui serait plus stable. Humala s’est déguisé en bienfaiteur du peuple et des grandes majorités, mais au final, arrivé au palais présidentiel, il s’est transformé. Comme on dit au Pérou, quelqu’un a dû lui changer sa puce, mais moi je pense que personne ne lui a changé sa puce, il avait une ligne à suivre, et cela passait pas cela.

8) Organisation de la lutte au niveau local

Le projet est à l’intersection de trois provinces, Cajamarca, Bambamarca, la mienne, et Selendin, qui est la province de Milton Sanchez, un camarade. Nous avons un commandement unitaire de la lutte régionale, composé des présidents de fronts de défense, des présidents des rondes paysannes, des présidents des syndicats, des étudiants, etc. Mais il y a trois porte-paroles que nous avons choisis pendant une journée en mars 2012 où s’étaient réunis 1200 délégués : moi-même, Milton Sanchez et Idelso Hernandez. La difficulté est qu’il y a peu de médias qui disent la vérité sur cette lutte, la majorité a été achetée par Yanacocha, même les médias achetés par les entreprises minières essaient de nous attaquer de nous diffamer pour que le peuple ne sorte pas dans la rue à lutter. Notre avantage est que nous allons de communauté en communauté, à pied. Ce qu’a demandé Milton, c’est que nous ayons un moyen de communication pour diffuser nos idées et communiquer avec la population.

Nous avons aujourd’hui une stratégie qui est née à Bambamarca avec les gardiens des lagunes, Selendin met aussi cette stratégie en place, mais de manière moins forte. Mais comme toujours la police, la justice, les entreprises minières vont là où nous allons, sur les lagunes, et nous disent que nous sommes sur des propriétés privées et que nous devons partir, c’est ce qu’ils nous disaient avant. Aujourd’hui, nous avons cru bon que tout notre peuple achète un morceau de terrain, près des lagunes, pour que ce soit un endroit pour le peuple et les visiteurs. Nous voulons construire dessus, replanter des arbres, ce que nous faisons déjà, en collectant l’argent nécessaire. Nous avons commencé avec un hectare et demi où nous allons installer notre campement pour continuer à surveiller les lagunes le temps qu’il sera nécessaire. Cela va aussi être un projet d’écotourisme où le visiteur trouvera de quoi dormir et manger. Nous voulons donc neutraliser Conga avec cette stratégie.

Nous avons besoin d’argent parce que jusqu’à maintenant nous avons fonctionné en autosuffisance. Pour nos marches populaires, nos luttes, nos mobilisations, personne ne nous finance, pas même les autorités, les partis politiques, ou une ONG. Si les ONG nous aident avec un avocat, parfait, mais notre lutte trouve son soutien en elle-même, je veux que ce soit bien clair. Chacun donne un ou deux sol, mais aussi des aliments, un kilo de céréales, un kilo de pain, etc. Mais cela va faire deux ans que nous résistons et parfois les ressources nous manquent. Il y a des villages qui font leur propre collecte et qui nous l’apportent sur le lieu de la lutte, donc oui, nous avons besoin de quoi tenir, nous le disons partout où nous allons, tous les apports, si petits soient-ils, servent à la lutte, qui est une lutte de tous.

9) Perspectives futures

Merci à vous, j’ai la certitude que nous allons continuer, coûte que coûte à défendre notre eau, pas seulement de nos lagunes, mais aussi de la planète. Nous espérons que certaines autorités locales qui sont avec nous dans cette lutte resteront à nos côtés, jusqu’au bout, parce que certains maires se sont arrêtés au milieu du chemin. Le président de la région, Gregorio Santos, reste pour le moment du côté du peuple. Qu’Ollanta Humala respecte la position du peuple, comme il l’avait dit dans sa campagne électorale, qu’il déclare le projet Conga irréalisable pour éviter plus de dégâts sociaux, de sang versé, car nous rejetons la violence, notre lutte est intelligente, pacifique, unitaire et forte. Nous savons que nous avons raison, merci beaucoup.

Edy Benavides


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