Après l’élimination de Hakimullah Mehsud, un « faucon », le mollah Fazlullah, est nommé à la tête des talibans

 Au Pakistan, un « faucon » nommé à la tête des talibans

Au Pakistan, la désignation du mollah Fazlullah à la tête des talibans confirme l’impasse politique. Le processus de paix, à peine ébauché ces dernières semaines par le gouvernement d’Islamabad, a subi un coup fatal, jeudi 7 novembre, avec la nomination à la tête du Tehreek-e-taliban Pakistan (TTP) du mollah Fazlullah, un tenant de la ligne dure du mouvement insurrectionnel pakistanais.

Dès l’annonce de son élection par la choura (assemblée) du TTP, réunie dans un endroit secret au cœur des zones tribales frontalières de l’Afghanistan, le porte-parole des talibans a annoncé que le dialogue avec les autorités pakistanaises n’aurait pas lieu. Le mollah Fazlullah, jusque-là chef de la branche de Swat du TTP, est un opposant notoire à toute perspective de pourparlers avec Islamabad.

Cette désignation survient une semaine après la mort de l’ex-numéro 1 des talibans pakistanais, Hakimullah Mehsud, tué le 1er novembre au Nord-Waziristan par un missile tiré par un drone américain. Décidé par Washington, le raid avait été vivement critiqué par le gouvernement d’Islamabad, qui avait lancé aux talibans une offre de dialogue visant à explorer les perspectives de paix dans cette bande frontalière de peuplement pachtoune.

Dix ans de conflit entre groupes djihadistes et le gouvernement pakistanais, tenu par les insurgés pour « traitre » en raison de sa collaboration avec les Américains dans la « guerre contre la terreur », ont fait entre 40 000 et 50 000 morts.

LA VENGEANCE DE WASHINGTON

Au lendemain de la chute du régime taliban à Kaboul, fin 2001 dans la foulée des attentats du 11 Septembre, Washington avait exercé une vive pression sur Islamabad pour qu’il neutralise les noyaux d’Al-Qaida et de talibans afghans en fuite qui avaient trouvé refuge du côté pakistanais des zones frontalières pachtounes.

Le président pakistanais d’alors, le général Pervez Musharraf, avait accepté de coopérer partiellement – principalement contre les foyers d’Al-Qaida et de « combattants étrangers » (Arabes et djihadistes d’Asie centrale) – un geste qui avait suscité en réaction une insurrection autochtone islamiste contre Islamabad.

Alors que le Pakistan vivait ces dernières semaines à l’heure d’une fragile tentative de dialogue avec le TTP, les Etats-Unis n’ont donc pas hésité à ordonner l’élimination d’Hakimullah Mehsud pour se venger d’un raid mené fin 2009 contre une base de la CIA dans la province afghane de Khost, dans l’est du pays, au cours duquel sept agents américains avaient été tués. Le kamikaze jordanien impliqué dans l’attentat avait été filmé quelques jours plus tôt aux côtés de Mehsud, ce qui avait valu à ce dernier de voir sa tête mise à prix par Washington.

Dès lors, son élimination était programmée, quelle que soit la conjoncture politique interne au Pakistan et d’éventuelles offres de paix. Les dirigeants pakistanais avaient pourtant demandé aux Américains de s’abstenir d’intervenir durant l’esquisse des premiers contacts afin de donner « une chance à la paix ». Leurs exhortations n’ont pas été entendues à Washington.

Le remplacement de Hakimullah Mehsud par le mollah Fazullah approfondit donc l’impasse au Pakistan. Le nouveau numéro 1 du TTP ayant un passé d’extrémiste rétif à toute concession.

DÉFENSEUR DE LA CHARIA DANS LA VALLÉE SWAT

Le mollah Fazullah fut le chef d’orchestre de l’occupation de la vallée Swat – une région himalayenne qui fut naguère un paradis touristique – durant les années 2007-2009. C’est durant ces années d’imposition de la charia et de fermeture d’écoles de filles que la jeune Malala Yousafzai, récemment pressentie pour le prix Nobel de la paix 2013, avait tenu son fameux journal sur le site en ourdou de la BBC.

Au printemps 2009, sous vive pression américaine, l’armée pakistanaise était finalement intervenue pour expulser de Swat les hommes de Fazlullah, qui avaient dû trouver refuge de part et d’autre de la frontière afghano-pakistanaise. Mais leur influence avait continué à se faire sentir dans la région. Comme en témoigne la tentative d’assassinat, début octobre 2012 à Mingora, le chef-lieu de Swat, de Malala Yousafzai – alors âgée de 15 ans – qui en a réchappé miraculeusement.

Le rôle décisif du mollah Fazlullah dans la décision d’éliminer l’adolescente, qui menait campagne pour la scolarisation des filles, est évident aux yeux des observateurs de la mouvance djihadiste pakistanaise. C’est donc cet homme-là qui vient d’être désigné chef suprême des talibans pakistanais.

« MOLLAH FM »

Assez ironiquement, le mollah Fazlullah avait commencé sa carrière activiste grâce au soutien des femmes de Swat. A partir de l’été 2007, il avait bâti sa fortune politique locale sur une recette simple : l’usage extensif de sa radio FM. On l’avait d’ailleurs à l’époque affublé d’un sobriquet : « Mollah FM ».

La radio du mollah avait trouvé une résonance particulière auprès des femmes, dont elle venait distraire la monotonie d’un quotidien cloîtré. Elle leur accordait une attention inédite. La récitation des versets du Coran, psalmodiés par Fazlullah, était très prisée dans le huis clos des cuisines. Le transistor rompait l’isolement. « C’était la première fois que les femmes de cette région étaient en mesure d’écouter directement un prêche de mollah, elles qui étaient d’ordinaire absentes des sermons à la mosquée », explique Manzoor Ali Shah, journaliste du quotidien Daily Times à Peshawar.

Quand le mollah Fazlullah avait lancé un appel de fonds pour financer sa madrassa (école coranique), les femmes de Swat y avaient répondu avec ferveur, lui cédant des trésors de bijoux. Les choses s’étaient bien sûr ensuite gâtées. Interdiction de sortir seule au bazar, destruction à l’explosif des écoles de filles, exécutions des opposants : les femmes n’avaient plus vraiment reconnu leur « mollah FM », celui dont les prêches les avaient initialement captivées.

Refoulé de Swat au printemps 2009, le mollah Fazlullah s’est replié dans les provinces afghanes du Nouristan et de Kunar, de l’autre côté de la frontière. De ces refuges, il n’a cessé de lancer des raids contre les forces de sécurité pakistanaises.

UNE SOURCE DE CONFLIT ENTRE KABOUL ET ISLAMABAD

Ainsi est-il devenu une source de tension dans les relations afghano-pakistanaises, historiquement déjà conflictuelles. Quand Kaboul demandait à Islamabad d’intervenir contre les foyers de talibans afghans repliés dans les sanctuaires du Nord-Waziristan, les Pakistanais rétorquaient que Kaboul devait également prouver sa bonne volonté en livrant à Islamabad le mollah Fazullah, réfugié du côté afghan.

De l’avis de nombreux analystes de la scène régionale, il n’est pas exclu que certains secteurs des services secrets afghans aient laissé opérer Fazlullah afin de se venger des ingérences pakistanaises sur le sol afghan.

Ainsi l’ex-« Mollah FM » est-il devenu un enjeu conflictuel dans la relation entre Kaboul et Islamabad. On peut aisément imaginer que son investiture au poste suprême du TTP va aiguiser cet enjeu. Islamabad devrait redoubler d’énergie dans sa requête auprès de Kaboul d’obtenir son extradition.

Enfin, la nomination du mollah Fazlullah à la tête du TTP consacre un glissement significatif dans le paysage taliban interne au Pakistan. Depuis sa création fin 2007, le TTP a toujours été dominé par la tribu des Mehsud, l’une des deux dominantes du Sud-Waziristan. La direction du mouvement est d’abord revenue à Baitullah Mehsud (tué par un drone américain en août 2009), lequel a ensuite été remplacé par Hakeemullah Mehsud (tué le 1er novembre 2013).

En investissant le « swati » Fazlullah, la choura du TTP met donc à mal l’hégémonie historiquement exercée par les Mehsud sur le mouvement taliban pakistanais. La faculté du mollah d’exercer son commandement à partir de son sanctuaire afghan, éloigné du quartier général du TTP installé ces dernières années au Nord-Waziristan pakistanais, demeure toutefois un point d’interrogation.

Quoi qu’il en soit, le processus initié par le premier ministre Nawaz Sharif a volé en éclat. Le Pakistan devrait être le théâtre d’une nouvelle vague de violences.

Frédéric Bobin (New Delhi, correspondant régional)
Journaliste au Monde

* Le Monde.fr | 07.11.2013 à 15h17 • Mis à jour le 08.11.2013 à 07h15.


 Au Pakistan, la mort du chef des talibans fragilise le pouvoir

Affaiblissement durable ou prélude à une nouvelle radicalisation ? Le tableau de l’insurrection islamiste dans les zones pachtounes pakistanaises demeurait confus après l’élimination, vendredi 1er novembre, par un tir de drone américain de Hakimullah Mehsud, le chef du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), le mouvement des talibans pakistanais, galaxie de groupes opérant à partir des zones tribales frontalières de l’Afghanistan.

Hakimullah Mehsud a été tué en compagnie de cinq de ses acolytes par un missile qui a pulvérisé le véhicule où le groupe avait pris place près de Miranshah, chef-lieu du Nord-Waziristan, sanctuaire d’organisations djihadistes actives des deux côtés de la frontière. Agé d’une trentaine d’années, barbe et cheveux longs, le chef taliban était le visage du principal mouvement insurrectionnel pakistanais issu du paysage extrémiste post-11-Septembre. Près de dix ans d’attentats et d’affrontements avec l’Etat pakistanais – tenu pour « traître » en raison de son alliance formelle avec les Etats-Unis dans la « guerre contre la terreur » – ont fait entre 40 000 et 50 000 morts.

La mort de Hakimullah Mehsud a suscité des sentiments partagés au Pakistan, entre ceux qui se félicitent de l’élimination d’un chef terroriste et ceux qui avaient placé leurs espoirs dans un processus de paix à peine ébauché.

« COMPLOT » VISANT À « SABOTER LES DISCUSSIONS DE PAIX »

Elu au printemps, le gouvernement du premier ministre Nawaz Sharif, le chef de la Pakistan Muslim League (PML-N) s’est, en effet, engagé durant la campagne électorale à ouvrir un dialogue avec les talibans afin de restaurer la paix civile. Soucieux de bâtir un consensus national sur un sujet aussi sensible, M. Sharif avait inspiré, début septembre, la convocation d’une conférence au sommet des partis politiques – incluant l’opposition – qui avait validé l’offre de pourparlers faite au TTP.

Un premier contact entre une délégation de dignitaires religieux mandatée par le gouvernement et les insurgés aurait dû avoir lieu ce week-end. Le raid de Miranshah remet évidemment tout en cause, provoquant le courroux officiel d’Islamabad. Le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, devait rencontrer, lundi, ses conseillers afin de réévaluer ses relations avec les Etats-Unis après l’élimination du chef taliban. Le ministre de l’intérieur, Chaudhry Nisar Ali Khan, a fustigé un « complot » visant à « saboter les discussions de paix » tandis que le ministère des affaires étrangères a dénoncé la « violation de la souveraineté pakistanaise » que constitue à ses yeux le tir de drone américain. Cette opération a même fait réagir le pays voisin. Le président afghan Hamid Karzaï s’est exprimé, lundi, sur cette élimination, estimant qu’elle est survenue à un moment « mal choisi » qui nuit aux tentatives pour pacifier la région.

L’ambassadeur américain en poste à Islamabad, Richard Olson, a été convoqué samedi au ministère des affaires étrangères. A Peshawar, chef-lieu de la province pachtoune de Khyber-Pakhtunkhwa, le parti Pakistan Tehrik-e-Insaf (PTI) de l’ex-superstar de cricket Imran Khan, qui contrôle le gouvernement local, a même menacé de bloquer à titre de représailles l’approvisionnement logistique des troupes de l’OTAN en Afghanistan transitant par cette région frontalière.

La réaction d’Islamabad est toutefois plutôt modérée au-delà de quelques gesticulations de circonstance visant à apaiser une opinion publique très hostile à la guerre des drones menée par Washington dans les zones tribales. D’abord, parce que le rôle qu’a pu jouer le gouvernement, ou plus précisément l’armée, dans l’élimination de Hakimullah Mehsud fait l’objet de bien des spéculations. « S’agissait-il d’une attaque totalement unilatérale sans approbation tacite de la part de l’Etat pakistanais ni aucune coordination avec l’armée sur le terrain ? », interroge ainsi un éditorial du quotidien anglophone libéral Dawn.

COOPÉRATION « SECRÈTE » ENTRE WASHINGTON ET ISLAMABAD

Il est de notoriété publique que de nombreux tirs de drones visant des cibles d’Al-Qaida ou du TTP dans les zones tribales sont le fruit d’une coopération « secrète » entre services de renseignement de Washington et d’Islamabad, une réalité occulte que tend à cacher l’indignation officielle des dirigeants pakistanais sur le thème de la « souveraineté nationale » offensée. Le raid contre Hakimullah Mehsud fait-il partie cette longue liste ? L’interrogation promet de nourrir les théories du complot en vogue au Pakistan.

L’autre raison de la relative pondération manifestée par Islamabad tient dans l’étroite marge de manœuvre dont il dispose. Dans un contexte économique et financier difficile, le gouvernement vient de se donner de l’air en obtenant du Fonds monétaire international un prêt de 6,6 milliards de dollars (4,8 milliards d’euros). Or Washington pèse auprès des organismes financiers internationaux pour qu’ils se montrent bienveillants à l’égard du Pakistan. Islamabad peut-il s’offrir le luxe de défier à nouveau les Etats-Unis au moment précis où la relation bilatérale s’est améliorée, plus de deux ans après le raid d’Abbotabad de mai 2011 contre Oussama Ben Laden ?

Enfin, le défi intérieur posé à Nawaz Sharif par l’élimination de Hakimullah Mehsud n’en est pas moins délicat. Le processus de paix qu’il avait rêvé d’enclencher avec le TTP est-il mort ? C’est ce que laissent penser les premières réactions du porte-parole du TTP, qui qualifient le gouvernement de « marionnette » et d’« esclave » des Etats-Unis.

Même s’il faut attendre la nomination du remplaçant du chef du TTP pour en savoir plus sur l’attitude de ce mouvement, les analystes au Pakistan s’accordent déjà pour prédire une nouvelle vague de violences visant à « venger » l’élimination de Hakimullah Mehsud.

* LE MONDE | 04.11.2013 à 11h11 • Mis à jour le 04.11.2013 à 11h12

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