Kenya : terrorisme aveugle

Le Westgate mall était une cible toute trouvée pour les Shebab somaliens. Lieu de shopping et de détente des Kenyans de la classe moyenne et des expatriés, ce centre commercial dont une partie des capitaux sont israéliens, a de multiples points d’entrée, des parkings en sous-sol et de nombreux recoins...

L’attaque a été soigneusement préparée puisqu’il semble que les assaillants ont loué un local commercial pour stocker armes, munitions et matériels, ce qui leur a permis de tenir un siège de trois jours.

À ce jour, les autorités kenyanes font état de 61 mortEs, mais il est probable que le bilan soit plus lourd du fait de plusieurs dizaines de disparuEs, d’autant qu’une partie du toit de l’édifice s’est effondré, probablement à cause des assauts des forces de sécurité kenyanes.

Ce type d’attentat n’est pas le premier perpétré par les islamistes somaliens au Kenya. Cela touche aussi d’autres pays. Ainsi à Kampala, capitale de l’Ouganda, plus de 70 personnes ont trouvé la mort dans trois attentats simultanés lors de projections publiques de la coupe du monde 2010 de football.

 Des attentats liés à la guerre en Somalie

Les Shebab continuent de s’attaquer aux simples citoyens au seul motif que leur pays participe aux opérations militaires de l’Amisom, comme l’indique un de leur dirigeants Sheikh Ali Mohamud Rage : « Nous lançons un avertissement au gouvernement kenyan et à tous ceux qui le soutiennent. S’ils veulent la paix, qu’ils quittent notre territoire, qu’ils arrêtent leur ingérence dans nos affaires, qu’ils libèrent nos prisonniers et qu’ils arrêtent toutes les formes de combat contre notre religion. »

En 2006, Les États-Unis ont poussé l’Éthiopie à envahir la Somalie pour renverser le pouvoir des tribunaux islamiques qui avait mis fin à des décennies de guerre civile. Le résultat fut un fiasco, puisque deux ans plus tard, ce sera l’aile la plus radicale des tribunaux islamiques Al-Shabbaab (« la jeunesse ») qui contrôlera la quasi-totalité du pays en installant une des pires dictatures religieuses, avec son lot d’amputations, de lapidations et d’exécutions sommaires.

Suite aux incursions des Shebab sur son territoire, le Kenya a lancé l’opération « Linda Nchi » (« protéger la nation » en swahili) et est intervenu en Somalie en 2011 avec l’appui logistique de la France et des États-Unis. Un an plus tard, les soldats kenyans intégreront l’Amisom, les troupes de l’ONU composées principalement de soldats burundais et ougandais.

Al-Shabbaab est en train de perdre du terrain en Somalie. À l’intérieur de cette mouvance, les débats se font vifs et se règlent parfois avec les armes, entre ceux qui ont une vision somalienne de leur combat et les partisans d’un djihad mondial conforme à la ligne d’Al-Qaïda.

 Le danger de l’amalgame

Des observateurs au Kenya font remarquer que le responsable des forces de sécurité kényane, David Kimaiyo, a passé l’essentiel de son temps à lutter contre la mise en place d’un syndicat de police, à espionner la population civile et à organiser la répression contre les manifestations populaires, plutôt que d’assurer réellement la sécurité à l’intérieur du pays.

Mais le risque le plus grave est celui de l’amalgame entre d’un côté les terroristes et de l’autre les musulmans et les nombreux Somaliens, dont la plupart sont des réfugiés et vivent dans des conditions extrêmement précaires.

En effet, le Kenya est un pays où les politiciens n’hésitent pas une seconde à brandir la haine de l’autre et exacerber les conflits entre communautés. C’est d’ailleurs ce qui vaut au Président Uhuru Kenyatta et son vice-président William Ruto récemment élus, d’être inculpés par la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité, après les terribles conflits inter-ethniques qui ont eu lieu après les élections de 2007.

D’où l’importance des appels à refuser toute tentation de haine d’amalgame, comme l’a fait Benedict Wachira le dirigeant du parti progressiste kenyan SDP : « (…) nos récentes expériences ici au Kenya nous ont montré que le terrorisme ne connaît ni couleur, ni race, ni religions, ni ethnie. Nous ne permettrons pas que les terroristes réussissent à diviser le pays selon des critères religieux ou ethniques. » (1)

Paul Martial

1. http://www.afriquesenlutte.org/afrique-de-l-est/kenya/article/kenya-sdp-condemns-the-dreadful


P.-S.

* Publié dans : Hebdo L’Anticapitaliste - 211 (03/10/2013). http://www.npa2009.org

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